samedi 23 janvier 2021

Journal 2

Après le second confinement ou pendant le couvre-feu, l’isolement m’a invité à m’enfermer dans mon laboratoire, visiter mes planches contacts, sortir du temps présent non pas pour le fuir, mais par obligation.

Notre situation ne fait écho à rien sinon que je n'ai jamais songé atteindre une telle période.


17 juin 1990

Il y a deux ans j’étais venu photographier élus et personnalités invitées au vernissage de l’exposition de plans dessins et maquette du futur Centre d’Art Contemporain signé Aldo Rossi. Il faisait chaud. J’aimais relire les premières pages de ce cahier sur lequel j’avais noté cette journée. Depuis le 11 mai dernier à Barcelone impossible de me relire. Aujourd’hui je garde le souvenir des mots, autant que cette journée presque sans parole. Pendant le dîner une vieille femme n’avait cessé de parler pour dire des âneries, une jeune étudiante en architecture face à moi me parlait si doucement qu'elle s’approchait de moi, les coudes sur la table et le menton posé sur ses mains croisées.

J’avais pris l’habitude d’aller dans ce centre d'art pour photographier les œuvres de David Jones, David Nash, Jean-Pierre Uhlen, Bernard Calet et aujourd’hui Dominique Bailly. Je regardais chaque nouveauté en essayant de trouver l’œuvre la plus juste, la plus forte, celle qui ne serait ni cachée, ni intégrée. Je cherchais l’objet vivant comme une branche morte au centre d’une allée ! Je posais un regard avec assurance sur ce que je connaissais déjà. Heureux de revoir les bois brûlés de David Nash, ils appellent, interrogent, rassurent, reposent. Je découvrais l’œuvre de Dominique Bailly en cherchant comment restituer ce que je croyais comprendre. Je me heurtais à sa modestie avec doutes. L’artiste était là avec le directeur du centre. Les deux me donnaient des informations pour orienter mon point de vue. L’une a fabriqué et l’autre a installé. Elle ne cachait pas son intimité avec le directeur.

Sa sculpture installée à côté des bois brûlés de David Nash était constituée de cinq pièces en bois poli posées à côté de blocs de pierres le tout formant un petit monticule lumineux au milieu des arbres. Rapport de formes pour nous faire découvrir la nature. Humilité de l’auteure puisqu’on peut ou l’on pourrait ne plus faire de différence entre le travail de la nature et celui l'artiste. Elle m’expliqua le nettoyage de cet espace, le débroussaillage, la découverte des gros cailloux et la fabrication de la petite bute en terre recouverte de mousse. Tout y est précieux et devrait être préservé des intempéries, des jeux d'enfants et des animaux de la forêt. Cette sculpture est la représentation et la présentation de la nature.

J’ai aimé aller me promener seul le matin au lever du jour, entendre les merles chanter, voir un écureuil tourner autour de cette œuvre comme si c’était un vide dans lequel il ne pouvait tomber, j’ai photographié cette absence. Une autre fois l’aimerais-je peut-être ?

mardi 12 janvier 2021

Journal 1

Depuis quelque temps je range, trie, textes et photographies. Je publierai d’une manière non chronologique quelques textes.
Dans cette période j’avais accompagné une ou deux classes d’un collège à Barcelone dans le but d’aider les jeunes à pratiquer la photographie. L’avant dernier jour de notre séjour on m’a volé l’ensemble de mon matériel photo ainsi qu’un cahier sur lequel j’aimais noter mes observations et réflexions.
Je tentais d’écrire à nouveau.


Juin 1990


J’avais cherché l’endroit dans lequel j’allais pouvoir entendre la vie bruyante et malgré tout m’en isoler. M’abandonner. J’étais presque sûr de ne plus jamais savoir écrire, même une seule phrase et encore moins une page.

Depuis quelque temps je regardais les étalages de cahiers dans les super-marchés, les papeteries, comme on regarde la vitrine d’un pâtissier. Je cherchais des pages blanches et l’outil pour les noircir. Je m’amusais ou je souffrais dans ma confusion. Chaque instant de cette période me paraissait intéressant au point de croire qu’il fallait tout noter et je laissais ces choses s’échapper. Je les vivais sans plus savoir où était le début, sans même pouvoir revenir en arrière. Je partageais ces instants sans rien dire de l’amour, du désir, du plaisir et de leurs contraires.

J’achetais un petit carnet et un paquet de feuilles reliées prédécoupées. Je découvrais la possibilité de les laisser attachées ou bien de les détacher. Je commençais mon exercice d’écriture en attendant une amie.

J’avais la conviction que je ne pourrais jamais me souvenir d’Athènes et donc de ne jamais pouvoir écrire cette ville oubliée dans laquelle j’avais abandonné ou concentré toutes les autres villes que je connaissais. Ma mémoire se trouvait dans un cahier, je l’avais voulue dans un cahier, je l’avais perdu, on me l’avait volé avec tout mon matériel de prise de vues.

Je me souvenais même de photographies qui n’existaient pas comme on pourrait se souvenir du visage de quelqu’un qui ne serait pas encore né !

J’avais le désir de photographier n’importe quoi, tout ! Pour seulement utiliser mes outils nouveaux. Envie d’écrire pour seulement faire glisser mon stylo neuf sur ces pages neuves. Envie de ne rien savoir, tout commencer, devenir photographe, écrire mes premières impressions, mes découvertes, mes maladresses. Noircir du papier avec de la lumière et de l’encre, les salir n’importe comment.

Sur la table que j’avais choisie dans le bar de la galerie marchande du super-marché, restait deux gobelets vides. Les précédents avaient bu un jus d’orange et fumé une cigarette. Je commandais un café, un pain au chocolat et je commençais à écrire. Un couple âgé vint s’asseoir à une table voisine. Lui avait un foulard de soie autour du cou. Il me regardait écrire. Cherchait-il à déchiffrer mes mots qu’il voyait s’inscrire à l’envers ? J’étais heureux, l’encre coulait, j’attendais sans me souvenir de rien. Tout ce que j’avais à écrire avait la forme légère de l’absence et rien ne me manquait plus.


jeudi 21 avril 2016

Regarder

Où le portrait d'Élise


Je ne connaissais pas ces deux étudiantes qui arrivèrent en milieu de cours. J’avais juste croisé l’une des deux dans les couloirs de l’école, et la seconde serait tombée du ciel ! Je ne l’avais jamais vue et ne comprenais pas pourquoi, car elle semblait être en territoire connu. Avait-elle changé la couleur de ses cheveux ? Portait-elle une nouvelle paire de lunettes ? Je l’observais par intermittence pour déceler l’indicible. Nous étions d’une égale attention ou d’une égale curiosité ?
Toutes deux perturbaient le cours avec aisance dans cet atelier qu’elles ne connaissaient pas. Plus je regardais la nouvelle plus je lisais sa volonté sur son visage, une volonté mélangée à un certain relâchement. Elle aurait pu être là depuis longtemps ou bien elle pourrait rester là longtemps, sa sérénité m’obligeait à poursuivre mon dialogue moins important avec mes deux ou trois étudiants juste pour entretenir cette expression de confiance à la limite de l’interdit.
Mes étudiants s’en allèrent et elles s’approchèrent pour me demander quelques conseils à propos de leurs projets de diplôme. L’une avait défini un territoire dans la ville d’Orléans, un quartier assez vaste à l’Ouest fait de venelles, où l’on y circule à pied essentiellement. Elle voulait y faire une série de photographies et proposer un projet de circuit touristique décalé.
L’autre, l’étudiante inconnue avait commencé à faire une sorte d’enquête sur les gens du voyage, dans la perspective de concevoir un projet d’aménagement d’une aire d’accueil. Ces photographies et vidéos devaient être la base de son futur travail.
Élise était originaire du Languedoc-Roussillon elle était arrivée en troisième année après avoir passé un concours d’équivalence. Toutes ces prises de vues avaient été faites avec un souci documentaire et Élise ne voulait pas présenter ces images comme de la documentation.
Ce projet entamé en troisième année eut une suite en quatrième et en cinquième année. Un sujet qu’elle n’arrivait pas à épuiser.
Durant trois ans elle s’obstina et continua à travailler ce thème jusqu’a son D.N.S.E.P., elle ne cessait d’alimenter son étude sans jamais faire de proposition d’aménagement. Le temps, elle le prenait pour ne jamais survoler. Finalement elle me dit qu’il fallait laisser ces gens tranquilles. Dans des revues et magazines, elle me montrait quelques exemples de sites aménagés pour les gens du voyage. Je regardais les photographies pendant qu’elle me lisait les extraits des articles. Les morceaux choisis était là pour justifier son envie de ne surtout rien faire. Avait-elle réussi à se fondre dans son sujet ? Sans doute ne comprenais-je pas sa position ou sa conclusion. Je me souviens alors lui avoir posé une question : « Imagine maintenant que je sois mécène et je te propose sans la contrainte financière de réaliser cette aire d’accueil là-bas, chez toi près de Bézier, que fais-tu ? » Sans même prendre le temps de la réflexion elle me répondit : « Si j’avais tout l’argent possible ? Et le vôtre ne serait pas suffisent ! mais puisque nous sommes dans l’utopie je dépenserai tout l’argent du monde pour changer les lois ! ».
Elle allait se présenter devant un jury qui jugerait non pas un parcours ni des concepts, mais de réelles propositions basées sur des choix divers et variés et elle avait envie de se présenter les mains dans les poches. L’aboutissement de ses études se résumait à : « Ne rien faire ». Je la trouvais excessive et follement juste.
Le jour de la présentation de son travail devant le jury du D.N.S.E.P. elle s’installa dans la plus grande salle de l’école, ne rangea rien et présenta ses recherches sur un tabouret au centre de la salle. Elle avait installé un téléviseur sur un autre tabouret, ainsi nous pouvions voir ses photos et vidéos. Elle avait apporté quelques documents à propos de l’aire d’accueil qu’elle avait voulu réaménager, plans, courbes de niveaux et croquis.
Le jury dans sa décision allait dans son sens et lui conseilla de continuer à « ne rien faire » et surtout à continuer de poser un regard sensible autour d’elle.
Souvent nous disons à nos étudiants d’inventer leur métier, regarder devrait en être un.

jeudi 7 avril 2016

Vieillir 5

Où le portrait de Gaëlle

Certains terminaient de faire des tirages dans le laboratoire argentique et nous discutions avec les autres dans l’entrée de l’atelier. En fin de matinée Gaëlle nous racontait un voyage qu’elle venait de faire à Cuba. Elle parlait avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas. Dans cet instant je l’avais vue sourire et puis rire. La plupart du temps elle donnait l’impression d’être ailleurs, souvent plongée dans ses pensées avec l’expression grave. Lorsque je la croisais dans les couloirs de l’école rien n’existait autour d’elle, je doutais même de ma propre présence ! Sa démarche était lente et d’une rare élégance. En cours elle vacillait entre ses absences plutôt sombres et ses présences lumineuses.
Dans le cadre du projet personnel, elle proposa de réaliser une série de photographies de la maison de ses grands parents. Ils avaient décidé de la vendre et Gaëlle commença à faire des prises de vues de ce lieu sans ignorer les risques et les difficultés d’un tel sujet. Chaque fois qu’elle venait me voir avec de nouvelles images elles les avaient sélectionnées avec rigueur. L’aboutissement de ce travail de mémoire n’était jamais envisagé, comme s’il pouvait être infini. C’était un vide rempli d’une conscience transparente, celle que ses images ne seraient sans doute pas suffisantes.
Lors des bilans Gaëlle apparaissait toujours comme une étudiante peu sérieuse, car trop souvent absente. Même son projet personnel avait du mal à s’imposer. En apparence elle restait dans le cocon familial. Entre ses expressions, sa démarche et cette façon de traiter un sujet aussi délicat tout en tâtonnant avec précision, ne devions-nous pas y voir une logique ?
Souvent mes collègues la brusquaient, la provoquaient. L’un d’entre eux lui dit qu’elle dormait même en marchant ! Plus le temps passait plus elle supposait qu’elle n’aurait pas les crédits nécessaires pour passer dans la classe supérieure. Alors elle devenait plus assidue, cherchant à corriger les mauvaises évaluations qu’elle ne comprenait pas toujours. Dans cette période-là je me souviens avoir eu un entretien avec elle, et se mélangeait sur son visage pleurs et rires en alternance. Lorsqu’elle pleurait les larmes remplissaient ses yeux, et avaient l’effet d’une loupe sur ses pupilles noires. J’essayais de la rassurer sur ce travail auquel elle tenait plus que tout, alors elle abandonnait ses larmes pour le rire. Les expressions qu’elle donnait m’interrogeaient, sa nonchalance aussi. « Mais d’où viens-tu » lui demandais-je ? elle me raconta les voyages et les amours de ses grands parents. Gaëlle était un mélange entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie du Sud. Cela était suffisant pour croire davantage qu’elle seule avait raison dans ses inconfortables racines.

jeudi 22 octobre 2015

Exister

J’attendais et me promenais sur le port du Pirée, je pensais à une autre attente quelques heures avant à la gare d’Austerlitz, j’y avais observé les piafs maigres, rusés et intrépides pour se nourrir de miettes laissées sous les tables du café.
Le jour se levait au milieu des bateaux prêts à partir pour les îles. Je me souvenais aussi des regards fugitifs croisés dans les files d’attente à l’aérogare d’Orly, regards craintifs, qui exprimaient une sorte d’abandon ? Dans nos envies irrésistibles d’exister, de vivre, de découvrir, j’y voyais de l’amour indéfinissable, ou seulement de merveilleux appels silencieux rempli d’une humanité abusive ?
À vingt et une heure en direction du Dodécanèse j’ai photographié le coucher du soleil sur le pont du Léros, fatigué je n’ai pas regardé l’immensité.
Parfois je m’amuse à voyager sans rien faire sinon essayer de sentir le chemin que parcoure notre planète autour du soleil…
Voyage usant malgré l’impression d’immobilisme.

mercredi 21 octobre 2015

Ville voyageuse

Sur le plan de la ville, la place de la Résistance est un demi-cercle dessiné et posé sur un double trait représentant les quais de la Loire, un axe vertical formé par le vieux pont au Sud et la rue principale au Nord coupe ce demi-cercle en deux. Chaque quart de cercle est lui-même divisé en deux. Côté Ouest se trouvent trois banques réparties sur les deux huitièmes de cercle, côté Est ce sont trois bars répartis comme les banques en face. Tous font face à la Loire, en contrebas, présente et loin.

Lorsque je suis arrivé à Blois, j’ai aimé commencer mes journées en allant prendre un petit déjeuner dans l’un des bistrots de cette place. En quittant ma maison, je retrouvais les quais de la Loire, longeais son parapet jusqu’à la place. Je profitais des premiers rayons de soleil et marchais comme l’on marche sur le pont d’un navire en regardant le mouvement de l’eau en bas, j’aimais le confondre avec celui de la ville. Lorsque je trouvais ma place dans le café, je me collais à la verrière exposée au Sud-Est pour être au plus près du fleuve. Le trottoir et la chaussée me séparait de la Loire devenue absente, elle était suggérée. Le mouvement de l’eau imperceptible était pourtant là puisque tous ces ingrédients invisibles me donnaient cette merveilleuse impression d’être dans une ville voyageuse.

lundi 19 octobre 2015

Partir 2

Réminiscence des ailleurs

Une petite fenêtre sur le pignon sud de la maison au deuxième étage était le point de vue que j’avais choisi pour m’évader, m’échapper, me réfugier. Sans savoir où me réfugier, ni pourquoi, ni d’où je devais m’échapper, rien n’était défini sinon l’envie de mouvement, d’immobilité ou l’impossible mariage des deux ?
La maison était située dans une voie étroite entre le Château et la Loire. Cette petite fenêtre exposée au sud m’offrait l’unique perspective. Tout au bout à deux cents mètres un petit morceau de Loire pris dans le champ qu’offrait le dessin de la rue et des maisons qui la bordaient. Le mouvement du fleuve d’Est en Ouest, de gauche à droite me laissait imaginer l’autre perspective, celle qui nous était possible d’entrevoir au bout de la rue à droite et bien après l’horizon, l’infini au-delà de l’embouchure à deux cent cinquante kilomètres.
Dans l’ébrasement de cette fenêtre, j’avais installé un plan de travail pour écrire, lire, ne rien faire même. Merveilleux sanctuaire étroit et contraignant qui appelait l’immobilité, comme le miroir reflétant le mouvement imperceptible, invisible, insignifiant, parfois effrayant ou spectaculaire d’un fragment de Loire sombre, gris-chaud presque vert, ou bien étincelant, brillant, éblouissant, tout comme les toits d’ardoises, en contrejour, des maisons situées sur les quais de l’autre côté, au Sud. Image silencieuse qui parfois m’incitait à descendre avec un appareil photo, aller au bout de ma rue regarder le fleuve en dessous du parapet. L’image possible était sonore, l’ailleurs bien que je m’en sois rapproché était toujours loin en contrebas du garde-fou, inaccessible. La ville devenait pour un instant l’extension de mon abri. Je m’y sentais non plus réfugié mais prisonnier pour mieux penser le verbe partir et n’envisager le voyage que dans une formidable dérive sur l’eau.
Mon absence d’ambition m’orientait, ma seule voie possible était l’obligation de faire corps avec les mouvements du globe.